
Le Tiers Livre est un ouvrage unique. Rabelais n’a rien perdu de sa verve, mais, entre deux aventures de Pantagruel, il décide de s’interroger sur les questions de son temps. On dénigre les femmes, qui pourtant avaient été valorisées pendant le haut Moyen-âge, et on brûle les protestants et hérétiques. Lui-même a été menacé, en raison de ses sympathies humanistes, et pourtant, il ose encore : sous le prétexte futile de savoir si Panurge doit se marier ou non, il aborde cent sujets, provoque la rencontre de personnages hauts en couleur, fait preuve, comme d’habitude, d’une étonnante érudition, et illustre le tout d’une multitude d’anecdotes et d’histoires savoureuses. Il est en liberté, tout à fait novateur, et ils seront nombreux à puiser dans le Tiers Livre, devenu un pilier essentiel des lettres françaises.
Cette nouvelle édition, complète et rigoureuse, est néanmoins d’une lecture facile, aidée par de nombreuses notes. Les illustrations sont de Gustave Doré.

Sur l’apport de la seconde table, Panurge, en profonde révérence, dit :
– Messieurs, il n’est question que d’un mot. Dois-je me marier ou non ? Si mon doute n’est pas par vous résolu, je le tiens pour insoluble, comme sont Insolubilia de Alliaco[1], car vous êtes tous élus, choisis et triés chacun respectivement en son état, comme de beaux pois sur le volet[2].
Le père Hippothadée, à l’invitation de Pantagruel et révérence de tous les assistants, répondit en modestie incroyable :
– Mon ami, vous nous demandez conseil, mais premièrement, il faut vous conseiller vous-même. Sentez-vous importunément en votre corps les aiguillons de la chair ?
– Bien fort, répondit Panurge, ne vous déplaise, notre père.
– Non point, dit Hippothadée, mon ami. Mais, en ce danger, avez-vous de Dieu le don et grâce spéciale de continence ?
– Ma foi non, répondit Panurge.
– Mariez-vous donc, mon ami, dit Hippothadée, car il est bien meilleur en soi de se marier que de brûler du feu de la concupiscence.
– C’est parlé bien galantement, s’écria Panurge, sans circumbilivaginer autour du pot[3]. Grand merci, monsieur notre père. Je me marierai sans point de faute et bientôt. Je vous convie à mes noces, Corpe de galline[4] ! nous ferons bonne chère. Vous aurez de mes rubans de noce, et aussi nous mangerons de l’oie, cor bœuf[5], que ma femme ne rôtira pas[6]. Encore vous prierai-je de mener la première danse des pucelles, s’il vous plaît de me faire tant de bien et d’honneur, pour la pareille.
Reste un petit scrupule à rompre. Petit, dis-je, moins que rien. Ne serai-je pas cocu ?
– Non certes, mon ami, répondit Hippothadée, si Dieu plaît.
– Ô que la vertu de Dieu, s’écria Panurge, nous soit en aide ! Où me renvoyez-vous, bonnes gens ? Aux conditionales, lesquelles, en dialectique, reçoivent toutes contradictions et impossibilités. Si mon mulet transalpin volait, mon mulet transalpin aurait des ailes. Si Dieu plaît, je ne serai pas cocu. Je serai cocu, si Dieu plaît.
Dea, si ce fût la condition à laquelle je puisse éviter, je me désespérerais du tout. Mais vous me remettez au conseil privé de Dieu, en la chambre de ses menus plaisirs. Où prenez-vous le chemin pour y aller, vous autres Français ? Monsieur notre père, je crois que le mieux sera que vous ne veniez pas à mes noces. Le bruit et l’agitation des gens de noces vous rompraient toute la carafe. Vous aimez le repos, le silence et la solitude. Vous n’y viendrez pas, je le crois. Et puis vous dansez assez mal, et seriez honteux à mener le premier bal. Je vous enverrai des rillons dans votre chambre, de la livrée nuptiale[7] aussi. Vous boirez à nous, s’il vous plaît.
– Mon ami, dit Hippothadée, prenez bien mes paroles, je vous en prie. Quand je vous dis : « S’il plaît à Dieu », vous fais-je du tort ? Est-ce mal parlé ? Est-ce une condition blasphématoire ou scandaleuse ? N’est-ce honorer le Seigneur, créateur, protecteur, sauveur ? N’est-ce pas le reconnaître unique dispensateur de tout bien ? N’est-ce pas nous déclarer tous dépendants de sa bénignité, n’être rien sans lui, rien ne valoir, rien ne pouvoir, si sa sainte grâce n’est pas infuse sur nous ? N’est-ce pas mettre une exception canonique à toutes nos entreprises et remettre tout ce que nous proposons à ce que sera disposé par sa sainte volonté, tant dans les cieux comme sur la terre ? N’est-ce véritablement sanctifier son benoît nom ? Mon ami, vous ne serez pas cocu, s’il plaît à Dieu. Pour savoir quel est son plaisir, il ne faut pas entrer en désespoir, comme de chose cachée, et pour entendre laquelle il faudrait consulter son conseil privé et voyager en la chambre de ses très saints plaisirs. Le bon Dieu nous a fait ce bien qu’il nous les a révélés, annoncés, déclarés, et ouvertement décrits par les sacrées Bibles.
Là vous trouverez que jamais vous ne serez cocu, c’est-à-dire que jamais votre femme ne sera ribaude, si vous la prenez issue de gens de bien, instruite en vertu et honnêteté, n’ayant hanté ou fréquenté que la compagnie de bonnes mœurs, aimant et craignant Dieu, aimant complaire à Dieu par foi et observation de ses saints commandements, craignant de l’offenser et de perdre sa grâce par défaut de foi et transgression de sa divine loi, en laquelle est rigoureusement défendu adultère et commandé d’adhérer uniquement à son mari, le chérir, le servir, totalement l’aimer après Dieu. Pour renfort de cette règle de conduite, vous, de votre côté, l’entretiendrez en amitié conjugale, continuerez en prud’homie, lui montrerez bon exemple, vivrez pudiquement, chastement, vertueusement en votre ménage, comme vous voulez qu’elle vive de son côté. Car, comme le miroir est dit bon et parfait, pas celui qui est le plus orné de dorures et de pierreries, mais celui qui véritablement représente les formes présentées, ainsi la femme la plus à estimer n’est pas celle qui serait riche, belle, élégante, extraite de noble race, mais celle qui s’efforce surtout de se former en bonnes grâces avec Dieu et de se conformer aux mœurs de son mari[8]. Voyez comment la Lune ne prend lumière ni de Mercure, ni de Jupiter, ni de Mars, ni d’autre planète ou étoile qui soit au ciel. Elle n’en reçoit que du Soleil, son mari, et de lui n’en reçoit pas plus qu’il lui en donne par ce qu’il lui infuse et présente. Ainsi serez-vous à votre femme un modèle et exemplaire de vertu et d’honnêteté, et vous implorerez continuellement la grâce de Dieu pour votre protection.
– Vous voulez donc, dit Panurge, filant les moustaches de sa barbe, que j’épouse la femme forte décrite par Salomon ? Elle est morte, sans aucune faute. Je ne la vis jamais que je sache : Dieu me le veuille pardonner. Grand merci toutefois, mon père. Mangez cette tranche de massepain, il vous aidera à faire digestion : puis vous boirez une coupe d’hypocras[9] clairet, il est salubre et stomacal. Suivons.
[1] Traité de Pierre d’Ailly, docteur scolastique, Destructiones modorum significandi. Conceptus et insolubilia secundum viam nominalium, magistri Petri de Aillyaco.
[2] Petite claie pour trier les pois par leur taille. L’expression se dit toujours, mais plus personne ne sait qu’il s’agit de pois.
[3] Rabelais déforme circa umbilicum vagari (tourner autour du centre) pour préciser sa pensée.
[4] À partir du juron napolitain, Sangue di gallina, qui est un euphémisme pour Sangue di Cristo.
[5] Pour « Cor Dieu ».
[6] Dans La Farce de Maître Pathelin, Pathelin invite faussement le drapier à manger de l’oie que sa femme serait bien en peine de rôtir, puisqu’il n’y a pas d’oie.
[7] Rubans ou parures.
[8] Comparaison empruntée aux Préceptes matrimoniaux de Plutarque, qui inspirent manifestement Hippothadée.
[9] Vin aromatisé avec de la canelle.

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