
En 1548, Rabelais a 53 ans. Il fait publier les premiers chapitres du Quart Livre, alors qu’il est à Rome, hors de portée de la censure de la Sorbonne, et ce ne sont pas les chapitres les plus virulents. Rentré en France, protégé par du Bellay et par le Cardinal de Guise, il obtient en 1551 un privilège royal pour éditer son ouvrage, qui est immédiatement censuré. Rabelais obtient un nouveau privilège, mais la Sorbonne ne le lâche plus. Il n’est pas arrêté, mais il doit se faire discret, et va entrer dans une retraite définitive. Progressivement, il renonce à toutes fonctions. Mais son livre est là, puissant, ravageur, essentiel.
Le Quart Livre est le périple en mer de Pantagruel, d’île en ile, avec des populations de plus en plus extravagantes. Il y a une tempête, un monstre marin. Il y a la célèbre scène de Panurge avec ses moutons. Il y a, comme d’habitude, des digressions savoureuses, des récits ajoutés, de la franche paillardise. Il y a cette érudition qui nous ramène sans cesse aux racines grecques, latines et arabes de notre civilisation. Et tout en nous donnant une idée de cette culture florissante du XVIe siècle, il dresse un portrait de son temps, des humbles gens, de cette Église toute puissante qu’il déteste, de seigneurs quelquefois débonnaires.
Le Quart Livre est d’une étonnante richesse. Plus profond, plus drôle, plus féroce, il est la « substantifique moelle » qui continue de nous nourrir, même après tant de siècles.
Dans le même esprit que les trois ouvrages précédents, la lecture en est rendue facile, aidée par de nombreuses notes. Les illustrations sont de Gustave Doré, particulièrement inspiré par ces aventures maritimes.

– Mon ami, répondit le marchand, notre voisin, ce n’est une viande que pour les rois et les princes. La chair en est si délicate, si savoureuse et si friande que c’est un baume. Je les amène d’un pays où les pourceaux (Dieu soit avec nous) ne mangent que des myrobolans[1]. Les truies, en leur gésine (sauf l’honneur de toute la compagnie) ne sont nourries que de fleurs d’orangers.
– Mais, dit Panurge, vendez-m’en un, et je vous paierai en roi, foi de piéton. Combien ?
– Notre ami, répondit le marchand, mon voisin, ce sont des moutons extraits de la propre race de celui qui porta Phrixus et Hellé par la mer dite Hellesponte.
– Cancre ! dit Panurge, vous êtes clericus vel adiscens[2].
– Ita sont choux, répondit le marchand. Vere[3] ce sont des poireaux. Mais rr. rrrrrrr. Ho ! Robin, rr, rrrrrrr. Vous n’entendez pas ce langage. À propos. Par tous les champs dans lesquels ils pissent, le blé y pousse comme si Dieu y eût pissé[4]. Il n’y faut pas d’autre marne ni fumier. Il y a plus. De leur urine les alchimistes tirent le meilleur salpêtre du monde. De leurs crottes (mais qu’il ne vous déplaise) les médecins de nos pays guérissent soixante et dix-huit espèces de maladies, la moindre de celles-là est le mal saint Eutrope de Saintes, dont Dieu nous sauve et garde. Que pensez-vous, notre voisin, mon ami ? Aussi me coûtent-ils bon.
– Coûte et vaille, répondit Panurge. Vendez-m’en seulement un, bien payé.
– Notre ami, dit le marchand, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature rassemblées en ces animaux que vous voyez, voire en un membre que vous estimeriez inutile. Prenez-moi ces cornes là, et les concassez un peu avec un pilon de fer, ou avec un landier, cela m’est égal. Puis vous les enterrez en vue du soleil du côté que vous voudrez, et vous les arrosez souvent. En peu de mois vous en verrez naître les meilleures asperges du monde. Je n’en daignerais excepter que celles de Ravenne. Venez donc me dire que les cornes de vous autres messieurs les cocus aient une vertu et une si mirifique propriété !
– Patience, répondit Panurge.
– Je ne sais, dit le marchand, si vous êtes clerc. J’ai vu beaucoup de clercs, je dis grands clercs, cocus. Oui dà. À propos, si vous étiez clerc, vous sauriez que, dans les membres plus inférieurs de ces animaux divins (ce sont les pieds) y a un os (c’est le talon, l’astragale, si vous voulez) avec lequel, et non chez d’autres animaux du monde, en dehors de l’âne Indien et des antilopes de Lybie, l’on jouait antiquement au royal jeu des osselets, auquel l’empereur Octavien Auguste un soir gagna plus de 50 000 écus. Vous autres cocus ne risquez pas d’en gagner autant.
– Patience, répondit Panurge. Mais concluons.
– Et quand, dit le marchand, vous aurai-je, notre ami, mon voisin, dignement loué les membres internes : les épaules, les éclanches, les gigots, le haut côté, la poitrine, le foie, la rate, les tripes, les boyaux, la vessie dont on joue à la balle, les côtelettes dont on fait en Pygmion les beaux petits arcs pour tirer des noyaux de cerises contre les grues, la tête dont, avec un peu de soufre, on fait une mirifique décoction pour faire déféquer les chiens constipés du ventre…
– Bren, bren[5] ! dit le patron de la nef au marchand, c’est trop ici barguigné. Vends-lui si tu veux. Si tu ne veux pas, ne l’amuse plus.
– Je le veux, répondit le marchand, pour l’amour de vous. Mais il en paiera trois livres tournois de la pièce en choisissant.
– C’est beaucoup, dit Panurge. Dans nos pays, j’en aurais bien cinq, voire six pour une telle somme de deniers. Avisez que ce ne soit trop. Vous n’êtes pas le premier de ma connaissance qui, voulant devenir riche et parvenir trop tôt, est à l’envers tombé en pauvreté, voire quelquefois s’est rompu le col.
– Tes fortes fièvres quartaines ! dit le marchand, lourdaud sot que tu es. Par le digne vœu de Charroux, le moindre de ces moutons vaut quatre fois plus que le meilleur de ceux que jadis les Coraxiens en Tuditanie, contrée d’Espagne, vendaient un talent d’or la pièce. Et que penses-tu, ô sot à la grande paye, que valait un talent d’or ?
– Benoît monsieur, dit Panurge, vous vous échauffez en votre armure à ce que je vois et connais. Bien tenez, voyez là votre argent.
Panurge, ayant payé le marchand, choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et l’emportait criant et bêlant, entendant tous les autres bêlant également et regardant de quel côté on emmenait leur compagnon. Cependant le marchand disait à ses moutonniers :
– Ô qu’il a bien su choisir, le chaland ! Il s’y entend, le paillard ! Vraiment, le bon vraiment, je le réservais pour le seigneur de Cancale, connaissant bien son naturel, car, de sa nature, il est tout joyeux et réjoui quand il tient une épaule de mouton en main gauche, bien séante et avenante, comme une raquette, et, avec un couteau bien tranchant. Dieu sait comment il s’en escrime !
Soudain, je ne sais comment, (le cas fut subit, je n’eus pas le loisir de le considérer) Panurge, sans dire autre chose, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons, criants et bêlants en pareille intonation, commencèrent à se jeter et sauter aussi en mer, à la file. La foule était à qui y sauterait le premier après leur compagnon. Il n’était pas possible de les empêcher, comme vous savez que c’est le naturel du mouton, de toujours suivre le premier, quelque part qu’il aille.
Aussi le dit Aristotèles, lib. 9 de Histo. animal., qu’il est l’animal le plus sot et inepte du monde.
Le marchand, tout effrayé de ce qu’il voyait devant ses yeux périr et se noyer ses moutons, s’efforçait de les empêcher et de les retenir de tout son pouvoir, mais c’était en vain. Tous à la file sautaient dans la mer et périssaient. Finalement il en prit un grand et fort par la toison sur le tillac de la nef, croyant ainsi le retenir et sauver le reste aussi conséquemment. Le mouton fut si puissant qu’il emporta en mer avec lui le marchand, et il fut noyé, de la même manière que les moutons de Polyphème, le borgne cyclope, emportèrent hors de la caverne Ulysse et ses compagnons.
Les autres bergers et moutonniers en firent autant, les prenants les uns par les cornes, les autres par les jambes, les autres par la toison, lesquels tous furent pareillement en mer portés et noyés misérablement.
Panurge, à côté de la cambuse, tenant un aviron en main, non pour aider les moutonniers, mais pour les empêcher de grimper sur la nef et échapper du naufrage, les prêchait éloquemment, comme s’il fût un petit frère Olivier Maillard ou un second frère Jean Bourgeois, leur remontrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien et le bonheur de l’autre vie, affirmant que les trépassés étaient plus heureux que les vivants en cette vallée de misère, et promettant à un chacun d’eux d’ériger un beau cénotaphe et une sépulcre honoraire au plus haut du mont Cenis, à son retour de Lanternois, leur souhaitant néanmoins, au cas que vivre encore entre les humains ne leur fâchât et que se noyer ainsi ne leur vînt pas à propos, une bonne aventure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jours subséquent les rendrait sains et saufs en quelque pays satiné, à l’exemple de Jonas.
La nef vidée du marchand et des moutons :
– Reste-t-il ici, dit Panurge, nulle âme moutonnière ? Où sont ceux de Thibault l’Agnelet et ceux de Regnauld Belin[6], qui dorment quand les autres paissent ? Je n’en sais rien. C’est un tour de vieille guerre. Que t’en semble, Frère Jean ?
[1] Un fruit des Indes, précise Clouzot.
[2] Commis ou apprenti.
[3] Ita, vere, oui, vraiment. Dindenault utilise n’importe comment les mots latins, et pense que vere veut dire vert, comme les poireaux.
[4] C’était une expression vulgaire pour parler de lieux qui « avoir eu particuliere benediction, esquels nostre seigneur avoit faict excretion de urine, ou autre excrement naturel, comme de la salive » Marty-Laveaux.
[5] Merde, merde. Du latin merda, le mot va supplanter le gaulois bren, ou bran. Dans la chanson « Buvons un coup, buvons-en deux… », on disait à l’origine « Et bran pour le roi d’Angleterre, qui nous a déclaré la guerre. »
[6] Thibault l’agnelet est le berger de la farce de Maître Pathelin. Regnauld pourrait être le personnage d’une chanson déjà citée par Rabelais, mais perdue.


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