
Voici le cinquième et dernier livre satirique de Rabelais. Depuis le Tiers Livre, Pantagruel et ses compagnons sont à la recherche de la dive Bouteille, qui, à l’imitation des oracles antiques comme celui de Thèbes, va leur délivrer la vérité. Le chemin aura été long et aventureux, mais la révélation est bien là, surprenante et subtile, fruit de toute l’expérience et de toute la sagesse de Rabelais. Au passage, il égratigne encore la justice, le clergé, les alchimistes, les adeptes des jeux et quelques culs breneux, à l’occasion de visites d’îles toujours aussi étranges et farfelues.
Le Cinquième Livre est une œuvre posthume. On a pu en contester l’authenticité, mais l’essentiel de son contenu est bien de Rabelais, comme l’attestent de nombreuses études. On y retrouve sa culture, son invention, son humour et toute sa verve. Le langage du XVIe siècle est par contre difficilement lisible, mais cette édition actualisée, néanmoins fidèle et complète, permet de le lire agréablement. Plus de 550 notes offrent les éclairages nécessaires pour sa compréhension. Les nombreuses illustrations sont de Gustave Doré.
Bonne lecture ! Le Cinquième Livre est rarement lu, alors qu’il fait partie, avec les quatre autres livres de Rabelais, du patrimoine culturel français. Le voilà accessible, et le transcripteur vous souhaite autant de plaisir qu’il en a eu à travailler sur ce magnifique ouvrage.

Le déjeuner parachevé, nous fûmes menés par un chachanin dans la salle de la Dame, et nous vîmes comment, selon sa coutume, après le repas, accompagnée de ses demoiselles et des princes de sa cour, elle s’asseyait, sannissait, belutait et passait le temps, avec un beau et grand sac de soie blanche et bleue.
Puis nous nous aperçûmes que, révoquant l’antiquité en usage, ils jouèrent ensemble aux
Cordace
Emmelie
Sicinnie
Iambiques
Persique
Phrygie
Nicatisme
Thracie
Calabrisme
Molossique
Cernophore
Mongas
Thermanstrie
Florule
Pyrricque[1], & mille autres danses.
Puis, par son commandement, nous visitâmes le palais et nous vîmes des choses si nouvelles, admirables et étranges, qu’en y pensant je suis encore tout ravi en mon esprit.
Rien toutefois ne subvertit nos sens plus en admiration que l’exercice des gentilshommes de sa maison, abstracteurs, Perasons, Nedibins, Spodisateurs et autres, lesquels nous dirent franchement, sans dissimulation, que la Dame Reine faisait des choses impossibles et guérissait les incurables. Eux, ses officiers, faisaient seulement et guérissaient le reste.
Là je vis un jeune Parason guérir les véroles, je dis de la bien fine, comme vous diriez de Rouen[2], seulement en leur touchant la vertèbre dentiforme d’un morceau de sabot par trois fois.
Je vis un autre guérir parfaitement les hydropiques, tympanistes lympanistes, ascites et hyposargues en leur frappant par neuf fois sur le ventre d’une besague Tenedie[3], sans solution de continuité.
Un guérissait de toutes fièvres sur l’heure, en leur pendant seulement à la ceinture, sur le côté gauche, une queue de renard.
Un du mal des dents, en lavant seulement par trois fois la racine de la dent affligée avec du vinaigre suzat[4], et en la laissant dessécher une demi-heure au soleil.
Un autre, toute espèce de goutte, fut-elle chaude, froide, pareillement naturelle, accidentelle, en faisant seulement fermer la bouche des goutteux, et ouvrir les yeux.
Je vis un autre qui, en peu d’heures, guérit neuf bons gentilshommes du mal de Saint François[5], les débarrassant de toutes dettes, en leur mettant une corde au cou, à laquelle pendait une boite pleine de dix mille écus au soleil.
Un autre, par un engin mirifique jetait les maisons par les fenêtres. Ainsi restaient-elles débarrassées de l’air pestilent.[6]
Un autre guérissait toutes les trois manières d’hétiques[7] atrophes, tabides, emaciées, sans bains, sans lait Tabian[8], sans dropace, pication, ni autre médicament. Seulement, il les rendait moines pendant trois mois. Et il m’affirmait que si dans l’état monacal ils n’engraissaient pas, ils n’engraisseraient jamais, ni par l’art, ni par la nature.
Je vis un autre accompagné de femmes en grand nombre de deux sortes, l’une étant de jeunes fillettes, saffrettes, tendrettes, blondettes, gracieuses et de bonne volonté, à ce qui me semblait. L’autre de vieilles édentées, chassieuses, ridées, basanées, cadavéreuses. Là il fut dit à Pantagruel qu’il refondait les vieilles, les faisant ainsi rajeunir, et devenir telles par son art qu’étaient les fillettes là présentes, lesquelles il avait refondues ce jour, et mises en pareille beauté, forme, élegance, entièrement regrandies, avec composition des membres, comme elles étaient à l’âge de quinze et seize ans, excepté seulement les talons, lesquels leur restaient beaucoup plus courts qu’elle n’avaient dans leur première jeunesse. C’était la raison pour laquelle dorénavant à toute rencontre d’hommes elles seraient très propices et faciles à tomber à la renverse.
La bande des vieilles attendait la nouvelle fournée en grande dévotion, et l’importunaient à tout instant, alléguant que la chose est en nature intolérable, quant la beauté faut à cul de bonne volonté[9]. Et il avait de son art une pratique continuelle, et un gain plus que médiocre.
Pantagruel l’interrogea, si on faisait pareillement par fonte rajeunir les hommes vieux. Il lui fut répondu que non. Mais la manière de les rajeunir également était de les faire habiter avec une femme refondue. Car là on prenait cette cinquième espèce de vérole nommée la Pelade, en grec Ophiasis, moyennant laquelle on change de poil et de peau comme font annuellement les serpents, et que par-là la jeunesse est renouvelée, comme pour le Phénix d’Arabie.
C’est la vraie Fontaine de jeunesse. Là soudain, celui qui était vieux et décrépi devient jeune, allègre et dispos. Comme il était advenu à Iolas[10] selon Euripide, comme il advint au beau Phaon tant aimé de Sappho[11], par le bénéfice de Vénus, à Tithon[12], par le moyen d’Aurore, à Eson[13] par l’art de Médée, et à Jason pareillement, qui selon le témoignage de Phérécide et de Simonide, fut par retenu par elle et rajeuni, et comme il était advenu pour les nourrices du bon Bacchus[14], selon Eschyle, et pour leurs maris aussi.
[1] Ce sont des noms de danses antiques, soit rythmées, soit lascives, principalement énumérées par Aulu-Gelle.
[2] Un proverbe disait que « vérole de Rouen et crotte (boue) de Paris ne s’en vont jamais qu’avec la pièce (le vêtement) ».
[3] Hache de Ténédos, à double tranchant.
[4] Vinaigre de sureau.
[5] Les moines franciscains faisaient vœu de pauvreté et portaient une corde à la taille.
[6] Il y a de tout chez Rabelais, et même du non-sens avec quelques siècles d´avance.
[7] Phtisie.
[8] L´un des remèdes prescrits (souvent du lait d´ânesse ou de chèvre) à la Renaissance pour soigner les personnes affaiblies (« tabides »).
[9] Quand la beauté fait défaut pour un acte sexuel de bonne volonté (ou désiré).
[10] Compagnon d´Hercule, Iolas lui avait demandé de le rajeunir pour qu´il puisse une dernière fois combattre pour les enfants du héros.
[11] Vieux batelier de l´île de Lesbos, Phaon fit traverser la déesse Vénus sans lui demander d´argent, et reçu en récompense un philtre qui lui redonna une telle jeunesse et beauté que la grande poétesse en tomba amoureuse.
[12] Le cas de Tithon est différent : prince troyen, Tithon était d´une grande beauté et la déesse Aurore, immortelle, en tomba amoureuse. Elle demanda à Jupiter de lui accorder l´immortalité, mais oublia de demander qu´il conserve une éternelle jeunesse, ce qui fait que Tithon vieillit indéfiniment, de plus en plus décrépi, mais sans mourir. Charitablement (ou non ?) Aurore le métamorphosa en cigale.
[13] Éson, père de Jason, fut rajeuni par Médée à la demande de ce dernier.
[14] Les “nourrices de Bacchus” sont les vignes, qui donnent le vin, Rabelais termine sur une pirouette et leur donne des maris.


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