La Mégère apprivoisée

À Padoue, le riche négociant Baptista a deux filles, Katharina, au caractère épouvantable, et la douce Bianca, courtisée par plusieurs prétendants. Mais Baptista a décidé que Bianca ne verrait aucun amoureux tant que sa sœur aînée n’aura pas trouvé de mari. Arrive à Padoue Petruchio, un aventurier au fort caractère, qui décide d’épouser, puis de dresser Katharina. Pendant ce temps, Lucentio intrigue pour écarter les autres prétendants auprès de Bianca.

La Mégère apprivoisée est la deuxième comédie du jeune Shakespeare, réécrite à partir d’une première version qui tenait surtout de la farce. Il en est resté des facilités et quelques invraisemblances, mais de nombreuses scènes sont savoureuses, avec des personnages bien dessinés. Le couple Petruchio-Katharina, surtout, est inoubliable dans son affrontement permanent, jusqu’au « dressage » final de la fille de Baptista.
La Mégère apprivoisée est restée l’une des comédies les plus populaires de Shakespeare pour son ambiance joyeuse, son intrigue originale, ses personnages flamboyants. Les deux comédies suivantes, Les Deux Gentilshommes de Vérone et Peines d’amour perdues, sont encore dans la même veine, avant l’immense Roméo et Juliette.

Petruchio – Comment va ma Katharina ? Quoi, ma douce, te voilà toute abattue ?
Hortensio – Madame, comment allez-vous ?
Katharina – Aussi mal que possible !
Petruchio – Allons, reprends-toi. Un regard amoureux, s’il te plaît. Mais vois, ma chérie, comme je suis attentionné. J’ai apprêté moi-même la viande, et je te l’apporte. (il met le plat sur une table) Je suis sûr, chère Kate, que cette gentillesse mérite des remerciements. Quoi ? pas un mot ? Bon, c’est donc que vous n’aimez pas cela, et je me suis échiné pour rien. Allons, qu’on remporte ce plat.
Katharina – Je vous en prie, laissez-le là.
Petruchio – D’ordinaire, le service le plus simple est payé de remerciements. J’attends pour le mien, avant que vous ne touchiez à ces viandes.
Katharina – Je vous remercie, monsieur.
Hortensio – Signor Petruchio, allons, vous êtes à blâmer ! Venez, madame Katharina, je vous tiendrai compagnie.
Petruchio (à part) – Mange tout, Hortensio, pour l’amour de moi. (Katharina se jette sur le plat) Eh ! que cela fasse du bien à ton cher cœur ! Kate, mange promptement. Car maintenant, mon rayon de soleil, nous allons retourner chez ton père, pour montrer d’éclatantes parures. Robes de soie, chapeaux, anneaux d’or, fraises, manchettes, vertugadins, rubans, pompons, je ne sais quoi encore. Et des écharpes, des éventails avec double motifs, des bracelets d’ambre, des colliers et tous les colifichets. Eh bien, tu as dîné ? Le tailleur attend ton bon vouloir pour orner ta personne des plus riches trésors. (entre un tailleur) Venez, tailleur, montrez-nous, étalez cette robe. (entre un chapelier) Et vous ? Qu’apportez-vous ?
Le Chapelier – Voici le chapeau que monsieur m’a commandé.
Petruchio – Ça ? Mais c’est moulé sur une écuelle à chien ? Bravo, une écuelle en velours ! Foutre ! C’est ignoble et infâme ! Une coquille, une coque de noix, un chapeau rétréci ! Remportez-ça, apportez une toque plus grande !
Katharina – Je n’en veux pas de plus grande, celle-ci est à la mode. Les femmes avisées portent ces toques-là.
Petruchio – Quand vous serez avisée, vous en aurez une, mais pas avant.
Hortensio (à part) – Ce n’est pas de sitôt !
Katharina – Très bien, monsieur, je crois que j’ai au moins la liberté de parler, et je parlerai ! Je ne suis pas un bébé ni une enfant. Des gens qui valaient mieux que vous ont supporté que je dise ma pensée. Si vous ne le pouvez pas, bouchez-vous les oreilles. Ma langue va exprimer toute la colère de mon cœur, ou bien mon cœur se brisera en la retenant. Pour que cela n’arrive pas, je vais clairement prendre la liberté de dire clairement ce qui me plaît !
Petruchio – Mais oui, tu dis la vérité ! Cette toque est affreuse. Une croûte de pâté, une boîte à fromage, une gamelle en soie ! Je t’en aime doublement parce que tu ne l’aimes pas !
Katharina – Aimez-moi ou non, moi j’aime cette toque. Et je l’aurai ou je n’en aurai pas d’autre !
Le Chapelier sort.
Petruchio – Bon, la robe. La voulez-vous ? Allons, tailleur, montrez-la ! Dieu tout puissant ! Quel est ce chiffon de carnaval ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Une manche ? On dirait une courge ! Et, de haut en bas, c’est découpé comme on enlèverait des tranches de gâteau ! Et piqué, surpiqué, troué comme une chaufferette ! Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça ?
Hortensio (à part) – Je vois qu’elle n’aura ni toque ni robe.
Le Tailleur – Vous m’avez ordonné de la faire en tenant compte de la mode d’aujourd’hui.
Petruchio – Oui, morbleu ! Mais si vous vous souvenez bien, je ne vous ai pas dit de la gaspiller à la mode du jour ! Allez, allez sauter toutes les mares jusqu’à chez vous, vous n’aurez pas ma clientèle, messire. Je ne veux pas de cette chose. Faites-en ce que vous voulez !
Katharina – Je n’ai jamais vu une robe de meilleure tournure, élégante, charmante, du meilleur goût. Que voulez-vous ? M’habiller comme une vieille poupée ?
Petruchio – Tu l’as dit, il voulait t’habiller comme une vieille poupée.
Le Tailleur – Elle dit que c’est vous, Votre Seigneurie, qui veut l’habiller comme une vieille poupée.
Petruchio – Ô la monstrueuse insolence ! Tu mens, bobine, fil, aiguille, dé, mètre, coupon, ruban, tu mens, grillon, cafard, punaise ! Comment ? Je serai défié chez moi par une boîte à couture ? Hors d’ici, retaille, chiffon, ou je vais t’arranger avec ton bâton à mesurer, si bien que tu te souviendras toute ta vie du jour où tu avais trop parlé ! Je te dis, moi, que tu as gaspillé sa robe !
Le Tailleur – Votre Seigneurie se trompe. La robe est faite exactement comme mon maître tailleur l’avait demandée. C’est Grumio qui a donné les ordres.
Grumio – Je n’ai pas donné d’ordre, j’ai donné l’étoffe.
Le Tailleur – Mais vous avez demandé comment elle devait être faite.
Grumio – Oui, avec une aiguille et du fil.
Le Tailleur – Enfin, vous aviez bien demandé un modèle ?
Grumio – Tu as taillé de nombreuses étoffes ?
Le Tailleur – Oui.
Grumio – Alors ne vient pas me tailler des croupières. Tu arranges les hommes, mais n’essaie pas de t’arranger avec moi ! Tu n’es pas de taille ! Je te répète que j’ai dit à ton maître tailleur de tailler la robe, mais je ne lui ai pas dit de la tailler en pièces. Ergo, tu mens.
Le Tailleur – Eh bien, voilà comme preuve la note de la façon.
Petruchio – Lis-là.
Grumio – La note va mentir par sa bouche s’il dit que j’ai dit cela.
Le Tailleur – « Imprimis, une robe à corsage ample. »
Grumio – Mon Maître, si j’ai jamais dit une robe à corsage ample, qu’on me couse dans la jupe et qu’on me batte à mort avec une bobine de fil brun ! J’ai dit une robe.
Petruchio – Continue.
Le Tailleur – « Avec un petit collet arrondi… »
Grumio – Je concède le collet.
Le Tailleur – « Avec une manche gigot… »
Grumio – Je concède deux manches.
Le Tailleur – « Les manches minutieusement coupées… »
Petruchio – Oui, voilà l’abomination !
Grumio – Erreur dans la note, l’ami, erreur dans la note ! J’ai demandé que les manches soient découpées, et ensuite cousues. Cela je le maintiendrai mordicus, même si ton petit doigt était armé d’un dé !
Le Tailleur – Ce que je dis est vrai. Et je le maintiendrai sur le terrain quand tu le voudras !
Grumio – Je suis ton homme ! Sur-le-champ ! Arme-toi de ta note, passe-moi ta règle à mesurer, et à l’assaut !
Hortensio – Dieu me pardonne, Grumio. Les armes ne sont pas égales.
Petruchio – Bon bon, mon ami, pour résumer, cette robe n’est pas pour moi.
Grumio – Vous avez raison, monsieur, elle est pour ma maîtresse.
Petruchio – Allons ! remporte-la et remets-la à la disposition de ton maître tailleur.
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