Troïlus et Cressida

L’histoire de Troïlus et Cressida date du Moyen-âge et elle n’est pas dans Homère. Shakespeare, sans doute pressé par la troupe d’écrire de nouvelles pièces, reprend le thème, s’inspirant du poème de Chaucer, et tout de même d’Homère pour le contexte de la guerre de Troie. La trame est imposée, mais il en tire le meilleur, des confrontations étonnantes, une tirade restée célèbre d’Ulysse et, dans un premier temps, de belles scènes d’amour entre les jeunes amants. Il s’attarde aussi sur ce moment de pause dans la guerre de Troie, où tout était encore possible, même la paix. Il fait des princes grecs et troyens des personnages animés de passions humaines, qui, malgré leur antagonisme, partagent le même sens de l’honneur. Hector est une grande figure, Achille peu fréquentable, Ulysse rusé, mais bavard, Pandarus étant le plus réussi, un entremetteur complexe, vulgaire, et quelquefois repoussant.

Troïlus et Cressida reste plus ou moins une pièce de commande. Mais le génie de Shakespeare est bien là, son esprit, ses trouvailles, son langage. Cressida est une plaisante amoureuse, changeante, hélas, et le jeune Troïlus se révèle au fil des scènes passionné, puis meurtri, victime de sa propre convoitise qu’il a pris pour de l’amour, mais qui reste entachée par le jeu des entremissions. La fin est cynique, Shakespeare n’ayant opté ni pour un retournement heureux, ni pour une punition divine, ni pour une morale. Même si elle est peu jouée aujourd’hui, cette tragi-comédie reste passionnante avec son ambiance cruelle, ses thèmes multiples, ses dialogues exceptionnels, et ce si bel amour, finalement contrarié et  trahi.

Traduction nouvelle, fidèle et intégrale, pour la scène et pour la lecture.

Agamemnon – Parle, prince d’Ithaque : nous ne craignons pas plus, de ta part, des propos inutiles ou sans importance, que nous n’attendons, quand le grossier Thersite ouvre ses vilaines mâchoires, qu’il en sorte de la musique ou la sagesse d’un oracle.

Ulysse – Troie, debout encore sur ses fondements, serait déjà en ruines, et l’épée du grand Hector n’aurait plus de maître, sans les fautes que je vais vous dire. Les règles de discipline ont été négligées. Pour autant de tentes qui se répandent sur la plaine, il y a autant de factions. Quand le quartier général n’est pas une ruche où doivent revenir toutes les abeilles butineuses, quel miel pouvez-vous espérer ? Quand la hiérarchie n’est plus respectée, le plus indigne peut se pavaner sous le masque. Mais les cieux eux-mêmes, les planètes et notre globe central, sont soumis à des conditions de degré, de priorité, de rang, de régularité, d’orbite, de proportion, de saison, de forme, d’attribution et d’habitude, et ils suivent un ordre invariable. Et voilà pourquoi le soleil, cette glorieuse planète, brille royalement sur son trône au milieu des autres sphères. Son regard et ses soins corrigent les travers des planètes funestes et s’imposent, sans obstacle ni contradiction, sur les bonnes et les mauvaises sphères. Mais lorsque les planètes, dans une mauvaise confusion, s’égarent en désordre, que de fléaux ! que de conflits ! que de séditions ! La mer est furieuse, la terre tremble, les vents se déchainent. On voit les changements, les horreurs et les catastrophes renverser, briser, déraciner l’unité et le calme des États, et leur stabilité harmonieuse. Oh ! quand la hiérarchie est ébranlée, alors qu’elle sert d’échelle à tous les hauts desseins, l’entreprise est atteinte. On voit défaillir l’entreprise humaine. Comment donc les communautés, les niveaux dans les écoles, les fraternités dans les cités, le bon fonctionnement du commerce depuis d’autres rivages, les droits d’aînesse et de naissance, les prérogatives de l’âge, les couronnes, les sceptres, les lauriers, conserveraient-ils leurs titres authentiques sans la hiérarchie ? Enlevez seulement cet ordre, désaccordez cet instrument, et entendez les discordances ! Tous les objets s’entrechoquent en opposition. Les eaux retenues bouillonnent au-dessus des rives, et font une désolation sur la terre ferme. La violence asservit la faiblesse, le fils brutal frappe à mort son père. La force devient le droit, ou plutôt le juste et l’injuste, entre lesquels doit inlassablement siéger l’équité, et perdent le sens de leurs noms, tout comme l’équité. Alors tout se réduit à la puissance, la puissance à la volonté, la volonté au désir, et le désir, ce loup de tous les temps, doublement secondé par la volonté et par la puissance, fait immanquablement sa proie de l’univers, et finit par se dévorer lui-même. Grand Agamemnon, ce chaos, quand la hiérarchie est étranglée, succède à l’étouffement. Cette négligence du respect de l’ordre a pour effet de ramener en arrière, alors que l’intention était de gravir. Le général est méprisé par l’officier qui est en-dessous de lui, l’officier par celui qui est un rang en-dessous, lui-même par son inférieur, et celui-là également par le suivant, chacun copiant ainsi l’exemple du premier qui s’est dégoûté de son supérieur, et développant une fièvre rampante de froide et blafarde jalousie. C’est cette fièvre-là qui maintient Troie debout, et non sa propre énergie. Pour conclure ce trop long discours, Troie subsiste par notre faiblesse, et non par sa force.

 

...

 

Cressida – Voulez-vous entrer, mon seigneur ?

Troïlus – O Cressida ! Combien de fois ai-je souhaité cet instant !

Cressida – Souhaité, seigneur ? Fassent que les dieux le veuillent. O, mon prince !

Troïlus – Qu’ils le veuillent ? Pourquoi cette sainte prière ? Est-ce que ma douce amie verrait de la vase dans la source de notre amour ?

Cressida – Plus de vase que d’eau pure, si mes craintes ont des bons yeux.

Troïlus – La crainte transforme des chérubins en démons, elle ne voit pas le vrai.

Cressida – La crainte aveugle, quand elle est guidée par la raison clairvoyante, va d’un pas plus sûr que l’aveugle raison, qui ne craint rien et trébuche. Craindre le pire peut préserver du pire.

Troïlus – Oh ! que ma Cressida ne conçoive aucune crainte. Au théâtre de Cupidon, il n’y a jamais de monstre.

Cressida – Ni rien de monstrueux ?

Troïlus – Rien en dehors de nos projets. Lorsque nous faisons le vœu de verser des torrents de larmes, de vivre dans les flammes, de manger des rochers, de dompter des tigres, croyant qu’il est plus difficile à notre amante d’imaginer des épreuves, que pour nous de les réaliser, voilà, mon aimée, ce qu’il y a de monstrueux dans l’amour. C’est que la volonté est infinie et que le pouvoir est restreint, que le désir est sans bornes et que l’exécution est esclave des limites.

Cressida – On dit que les amoureux prennent plus d’engagements qu’ils ne peuvent en tenir, et promettent des exploits qu’ils ne réalisent jamais. Ils jurent d’en faire dix fois plus qu’un autre, mais n’en accomplissent qu’un dixième. Ceux qui rugissent comme des lions avec la lâcheté des lièvres, ceux-là ne sont-ils pas des monstres ?

Troïlus – De tels hommes existent-ils ? Je n’en suis pas. Accordez-moi vos louanges sur pièces, jugez-moi après expérience. Ma tête restera nue jusqu’à ce qu’elle mérite la couronne. Qu’aucun exploit à venir n’obtienne d’éloges anticipés. Ne parlons pas de valeur avant sa naissance, et une fois née, parlons-en modestement. Peu de mots, et beaucoup de foi. Voilà ce que Troïlus sera pour Cressida. Tout ce que la jalousie pourra inventer de pire sera de se moquer de sa fidélité, et tout ce que la vérité pourra dire de plus vrai ne parlera pas plus vrai que Troïlus.

Pandarus revient.

Cressida – Voulez-vous entrer, mon cher prince ?

Pandarus – Quoi, vous rougissez encore ? Vous n’avez donc pas fini de parler ?

Cressida – Eh bien, mon oncle, toutes les folies que je commets, je vous les dédie.

Pandarus – Je vous en remercie. Si le prince Troïlus a un enfant de vous, vous me le dédierez. Soyez-lui fidèle. S’il ne l’est pas, prenez-vous-en à moi.

Troïlus – Vous connaissez maintenant vos otages : la parole de votre oncle et ma ferme fidélité !

Pandarus – Oh ! je peux me porter garant pour elle aussi. Les filles de notre famille sont longues à courtiser, mais une fois gagnées, elles sont constantes. Ce sont des ancres, je vous l’assure. Elles sont accrochées là où elles tombent.

Cressida – Le courage me vient maintenant et me donne du cœur. Prince Troïlus, je vous ai aimé nuit et jour depuis de bien longs mois.

Troïlus – Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle été si difficile à gagner ?

Cressida – À se dire gagnée, soit. Mais j’étais gagnée, seigneur, depuis le premier regard que... Pardonnez-moi, si j’en avoue trop, vous deviendrez un tyran. Je vous aime à présent. Mais jusqu’à présent, pas au point où je pouvais maîtriser mon amour. Ah ! la vérité, c’était que mes pensées étaient comme des enfants en liberté, devenus trop fripons pour obéir à leur mère. Voyez comme nous sommes folles ! Pourquoi ces confidences ? Qui sera loyal pour nous, quand nous sommes si indiscrètes avec nous-mêmes ? Mais, tout en vous aimant, je ne vous faisais pas d’avances. Pour dire vrai, je voulais être un homme, ou que nous, les femmes, nous ayons le privilège qu’ont les hommes de parler les premiers. Mon doux ami, dites-moi de me taire, car dans cet enchantement où je suis, je dirai assurément des choses dont je me repentirai. Voyez, voyez, votre silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le plus profond de mon âme. Fermez-moi la bouche.

Troïlus – Je le veux bien, même si j’aime la douce musique que j’entends.

Il l’embrasse.

Pandarus – C’est fort joli, ma foi.

Cressida – Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n’avais pas l’intention de demander un baiser. Je suis honteuse. O ciel ! qu’ai-je fait ? Cette fois-ci, je veux prendre congé de vous, Prince.

Troïlus – Congé, chère Cressida ?

Pandarus – Congé ? Eh ! Si vous prenez congé avant demain matin…

Cressida – Je vous en prie, acceptez-le.

Troïlus – Qu’est-ce qui vous chagrine ici, mon cœur ?

Cressida – Seigneur, ma propre personne.

Troïlus – Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.

Cressida – Laissez-moi m’en aller et je vais essayer. J’ai comme une partie de moi-même qui reste avec vous, et une partie mécontente qui d’elle-même veut s’en aller pour être la victime d’un autre. Je voudrais partir. Où est donc ma raison ? Je ne sais plus ce que je dis.

 

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