Mesure pour mesure

Le Duc de Vienne feint de partir en voyage pour observer, déguisé en moine, la manière dont vont gouverner ses ministres Angelo et Escalus. Mais le rigide Angelo se montre d’une sévérité exagérée en condamnant à mort le jeune Claudio pour fornication. Une jeune novice, Isabelle, la sœur de Claudio, va plaider sa cause auprès d’Angelo, qui bientôt la convoite et lui demande sa virginité en échange de la grâce de Claudio. Isabelle est partagée, elle s’y refuse, mais elle consulte le faux moine (le Duc), qui lui propose un stratagème. De nombreuses péripéties vont suivre, jusqu’au dénouement final.
Mesure pour mesure est une « comédie à problèmes », que l’on qualifierait aujourd’hui de tragi-comédie. Certains n’en retiennent que le thème des abus du pouvoir, mais la pièce est beaucoup plus riche que cela, et il y a dans le foisonnement des scènes bien d’autres sujets abordés, celui des mœurs, celui de la vertu, celui de la justice. Shakespeare s’amuse beaucoup, alternant des scènes comiques à des moments dramatiques intenses, et compose avec Isabelle un joli personnage féminin, tandis qu’il fait du Duc un monarque hésitant et complexe. Certaines scènes, comme les dialogues entre Isabelle et Angelo, sont exceptionnelles.

Beaucoup de bruit pour rien est une belle comédie sentimentale, dont le ressort dramatique, la calomnie d’Héro, semble annoncer un drame, ou un mélodrame. Cette intrigue-là fera d'ailleurs l’essentiel d’Othello. Mais Shakespeare désamorce à l’avance, par les aveux des coupables, le côté tragique de l’histoire. Nous savons, nous, que le drame n’aura pas lieu, tandis que les personnages sont encore dans l’erreur. Nous savourons donc tous les aspects comiques d’une situation qui ne peut que bien se terminer. Écrite presque au fil de la plume, la pièce semble n’obéir qu’à sa propre fantaisie, mais les scènes se succèdent harmonieusement, composant l’une des plus appréciée de comédies du grand Will.
Le Valet – Une jeune religieuse du nom d’Isabelle, qui demande à vous voir.
Angelo – Conduisez-là. (le valet sort) oh, grands Dieux ! pourquoi mon sang afflue-t-il vers mon cœur, jusqu’à le paralyser, en privant mes autres organes de tout ressort ? La foule stupide fait de même avec un homme évanoui. Elle se presse pour l’aider, et lui ôte l’air qui devrait le ranimer. De même, les sujets d’un roi très aimé abandonnent les occupations et se bousculent en sa présence, transformant leur ferveur maladroite en une presqu’offense. (entre Isabelle) Eh bien, belle demoiselle ?
Isabelle – Je suis venue pour connaître votre décision.
Angelo – J’aurais préféré qu’elle s’impose à vous, sans que vous ayez à me la demander. Votre frère ne peut vivre.
Isabelle – C’est donc ainsi. Que le ciel garde Votre Honneur !
Angelo – Il peut vivre pourtant, oui, quelques temps, peut-être aussi longtemps que vous et moi. Mais il doit mourir.
Isabelle – Sur votre jugement ?
Angelo – Oui.
Isabelle – Quand, s’il vous plaît ? Car dans ce répit, plus ou moins long, il peut être préparé à sauver son âme.
Angelo – Oh ! maudits soient ces vices immondes ! Il vaut mieux pardonner à celui qui ôte une vie déjà faite, que d’épargner ces impudents licencieux qui sont comme des faux-monnayeurs. Les uns tranchent perfidement une vie légitime, mais les autres font couler le métal dans des moules interdits pour créer de l’illégitime !
Isabelle – Ce sont les lois du Ciel, mais non de la terre.
Angelo – Vous dites cela ? Alors je vais vous confondre. Que préférez-vous, qu’une juste loi enlève la vie de votre frère, ou que, pour le sauver, vous livreriez votre corps à de douces impuretés, comme l’a fait celle qui a été souillée ?
Isabelle – Seigneur, croyez-moi, je préfèrerais sacrifier mon corps que mon âme.
Angelo – Je ne parle pas de votre âme. Ils sont nombreux, les péchés obligé qui ne sont pas comptés.
Isabelle – Comment cela ?
Angelo – Bon, je ne peux pas le garantir. Je pourrais donner des arguments contre ce que je viens de dire. Mais répondez à ceci ! Moi, aujourd’hui, je suis l’instrument de la loi écrite, et je condamne votre frère. Est-ce qu’il n’y aurait pas de la charité à pécher pour sauver la vie de ce frère ?
Isabelle – Sauvez-le, je vous en prie. J’en prends les risques sur mon âme. Ce ne serait pas un péché, mais une charité.
Angelo – Si vous consentiez à le faire aux risques de votre âme, le poids du péché et de la charité s’équilibrerait.
Isabelle – Si c’est un péché d’implorer pour sa vie, que le Ciel m’en fasse porter le poids ! Si c’est un péché pour vous d’accéder à ma demande, je prierai tous les matins pour que cette faute soit ajoutée aux miennes, que vous n’ayez pas à en répondre.
Angelo – Non, écoutez-moi. Vos pensées ne suivent pas les miennes. Ou bien vous êtes ignorante, ou bien vous faites semblant de l’être, et ce n’est pas bien.
Isabelle – Que je sois ignorante, soit, et bonne à peu de chose, mais avec la faculté de savoir que je ne vaux pas mieux.
Angelo – C’est ainsi que la sagesse se veut plus brillante en s’accusant elle-même ! C’est ainsi que le masque noir fait rêver d’un visage encore plus beau que le visage sans voile. Mais écoutez-moi. Pour être bien compris, je vais parler bien clairement ! Votre frère doit mourir.
Isabelle – Oui.
Angelo – Et son crime est tel, manifestement, qu’il est passible de cette peine de par la loi.
Isabelle – C’est vrai.
Angelo – Admettez qu’il n’y a pas d’autre moyen pour sauver sa vie (quoique je n’admette aucun moyen, ce n’est qu’une hypothèse), supposez donc que vous, sa sœur, vous découvririez que vous êtes désirée par quelque personnage, une personne qui, par son influence auprès du juge, ou par sa propre dignité, puisse délivrer votre frère des chaînes de la loi implacable, et qu’il n’y a pas d’autre moyen terrestre pour le sauver, celui de livrer les trésors de votre corps à cette personne, ou à laisser exécuter votre frère ? Que feriez-vous ?
Juliette – Je ferais pour mon pauvre frère ce que je ferais pour moi. Oui, si j’étais condamnée à mort, je porterai les marques de fouet sanglant comme des rubis, je me déshabillerai pour aller à la tombe comme vers un lit longtemps désiré, tout ceci plutôt que de livrer mon corps au déshonneur.
Angelo – Et alors votre frère devra mourir.
Isabelle – C’est le parti le plus simple. Il vaut mieux pour le frère une mort une fois, que pour la sœur qui le rachèterait une mort pour toujours.
Angelo – Est-ce que vous ne seriez pas aussi cruelle que la sentence que vous réprouviez si fort ?
Isabelle – Une ignominie comme rançon et un libre pardon, ce n’est pas de la même engeance. Un pardon légitime n’a rien à voir avec un rachat honteux !
Angelo – Tout à l’heure, vous sembliez faire de la loi un tyran, et vous cherchiez presque à prouver que la faute de votre frère était une fredaine plutôt qu’un vice.
Isabelle – Ah ! pardonnez-moi, Monseigneur. Cela arrive que, pour avoir ce que nous voulons, nous ne disons pas tout à fait ce que nous pensons. J’excuse un peu ce que je déteste, pour favoriser ce que j’aime tendrement.
Angelo – Nous sommes tous faillibles.

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